[Interview] Samia Gheraia, responsable du programme Croix-Rouge Mobilités et Christophe Salmon, délégué général de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale
![[Interview] Samia Gheraia, responsable du programme Croix-Rouge Mobilités et Christophe Salmon, délégué général de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale [Interview] Samia Gheraia, responsable du programme Croix-Rouge Mobilités et Christophe Salmon, délégué général de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale](https://www.mobiliteinclusive.com/wp-content/uploads/2025/04/interview-8.jpg)
Selon la dernière enquête IFOP menée auprès de 400 maires pour la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale et la Croix-Rouge française, le manque de solutions de transport touche tous les territoires et renforce les inégalités sociales. Face à cette urgence, un programme ambitieux se met en place pour répondre aux besoins des habitants des « déserts de solidarité », où les services de proximité sont peu présents. Samia Gheraia, responsable du programme Croix-Rouge Mobilités et Christophe Salmon, délégué général de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale nous expliquent comment la mobilité solidaire peut être un levier d’inclusion sociale.
Pourquoi avoir mené cette enquête sur la mobilité et la précarité ?
Christophe Salmon : Nous travaillons depuis plusieurs années avec la Croix-Rouge française sur les questions de mobilité solidaire et de lutte contre l’isolement. Il nous paraissait essentiel de mesurer l’ampleur des besoins en interrogeant directement les maires, qui sont au plus près des réalités locales. L’objectif était de mieux comprendre les défis liés à la mobilité dans les territoires et d’identifier les freins à la mise en place de solutions efficaces.
Samia Gheraia : En effet, cette enquête nous permet d’avoir une vision objective de la situation et de confirmer ce que nous observons sur le terrain. On savait que la mobilité était une préoccupation majeure, mais les résultats nous ont surpris par leur ampleur. Aujourd’hui, 42 % des maires placent la mobilité au même niveau de priorité que la sécurité. C’est un chiffre fort qui montre à quel point ce problème impacte le quotidien des habitants./p>
Quels sont les enseignements majeurs de cette enquête ?
CS : Tout d’abord, la mobilité s’impose comme une préoccupation majeure pour 42 % des maires de France quasiment au même niveau que la sécurité (43 %). Autre enseignement, le manque de mobilité touche tous les types de communes. On aurait pu penser que seules les zones rurales étaient concernées, mais même les grandes villes de plus de 10 000 habitants identifient la mobilité comme un enjeu clé. Plus en détail, la mobilité tord le cou aux clivages territoriaux, en touchant aussi bien les petites communes de moins de 2 000 habitants (42 %) que les villes de plus de 10 000 habitants (46 %). Le second point marquant, c’est le lien direct entre mobilité et précarité. 71 % des maires des communes les plus fragiles estiment que les difficultés de transport aggravent la précarité sociale. En d’autres termes, ne pas pouvoir se déplacer signifie ne pas pouvoir travailler, se soigner, accéder aux services essentiels ou maintenir un lien social. L’enquête confirme que Les personnes âgées constituent le public vulnérable le plus fréquemment cité par les maires (80 % en moyenne) notamment par les maires de communes rurales. À l’inverse, les élus des agglomérations de plus de 100 000 habitants citent les femmes seules avec enfants à 55 % et les personnes en emploi précaires.
SG : Oui, et l’autre élément frappant, c’est le sentiment d’impuissance des élus locaux. 52 % des maires se disent insatisfaits de l’offre de transport sur leur territoire, et ce chiffre grimpe à 71 % lorsque la gare la plus proche est située à plus de 20 km. Ce constat renforce notre engagement à trouver des solutions adaptées aux réalités locales. Car, aujourd’hui, 2 millions de Français y résident. Faute d’avoir accès à des moyens de mobilité, un grand nombre d’habitants risque d’être privé de l’aide des associations et de se trouver en situation d’isolement social.
Comment répondre concrètement à ces besoins ?
SG : Nous avons développé un programme de mobilité solidaire qui repose sur deux axes : « L’aller-vers » : il s’agit d’amener des services directement dans les zones isolées. Par exemple, avec notre initiative « Croix-Rouge sur roues », nous envoyons des véhicules équipés pour distribuer de l’aide alimentaire, offrir des soins de santé ou du soutien psychologique. L’autre solution : « l’emmener-vers » : ce volet permet d’accompagner les personnes qui ne peuvent pas se déplacer par leurs propres moyens. Nous mettons en place des solutions comme le covoiturage solidaire, l’autopartage ou encore des flottes de vélos pour permettre à chacun d’accéder aux services de base.
CS : De son côté, la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale soutient ces initiatives en leur donnant une ampleur nationale. Grâce à un financement de 7,5 millions d’euros sur 3 ans, nous allons augmenter de 28 % la présence de la Croix-Rouge sur le territoire et accompagner 72 000 personnes supplémentaires d’ici 2026. L’objectif à long terme est d’éliminer les “déserts de solidarité” en France.
Les collectivités locales ont-elles un rôle à jouer dans ce projet ?
CS : Absolument, et c’est un point essentiel. 60 % des maires estiment que les collectivités doivent mieux informer les habitants sur les solutions de mobilité existantes, mais aussi accompagner les personnes vulnérables et coordonner l’action des associations. D’ailleurs comme en témoigne le sondage, les maires revendiquent un rôle actif des collectivités territoriales à savoir informer les usagers des solutions de mobilité existantes sur leur territoire (60 %), identifier et accompagner les personnes vulnérables rencontrant des difficultés de mobilité (34 %) et coordonner l’action des acteurs locaux de la mobilité solidaire (associations…) (31 %).
SG : La mobilité solidaire ne peut pas fonctionner sans une forte collaboration avec les territoires. Nous avons aujourd’hui 9 chargés de mission régionaux qui accompagnent les collectivités pour co-construire des solutions adaptées à chaque besoin local. Notre objectif est d’inscrire ces dispositifs dans la durée et de les articuler avec les infrastructures publiques existantes.
Les disparités entre zones urbaines et rurales sont-elles si marquées ?
SG : Oui, et l’enquête le montre clairement. Dans les territoires ruraux, la voiture individuelle reste indispensable, ce qui pose un vrai problème pour les ménages qui n’ont pas les moyens de s’en offrir une. Sans véhicule, l’accès à l’emploi et aux services devient un véritable parcours du combattant.
CS : En ville, la problématique est différente. Ce sont souvent les travailleurs précaires qui sont pénalisés, car les transports en commun ne couvrent pas toujours leurs horaires atypiques. De même, les personnes âgées peuvent être isolées, car elles n’ont pas accès à des trajets courts en taxi ou en transports publics. Nous devons donc adapter les solutions en fonction des spécificités de chaque territoire.
Quels sont les prochains défis pour amplifier ces solutions ?
SG : Le défi principal est d’amener ces initiatives à une échelle suffisante. Aujourd’hui, 15 millions de personnes en France sont en précarité de mobilité, mais seules 300 000 bénéficient de solutions adaptées. Il faut donc multiplier les dispositifs et impliquer davantage d’acteurs locaux.
CS : Exactement. Nous sommes dans un moment clé, où la mobilité solidaire commence à être reconnue comme un véritable service d’intérêt général. L’enjeu est de structurer cette approche à l’échelle nationale et de l’intégrer aux politiques publiques. Ce n’est qu’en travaillant ensemble – associations, collectivités, entreprises et citoyens – que nous pourrons réduire ces inégalités de mobilité.
Un dernier message ?
CS : Nous avons aujourd’hui une opportunité unique d’agir concrètement pour réduire l’isolement et renforcer la cohésion sociale. La mobilité solidaire est un levier puissant, et chaque territoire peut y contribuer.
SG : Ce levier ne peut être efficace, qu’à condition que nous travaillions dans les territoires avec tous les acteurs : les collectivités locales et les autres associations qui agissent sur ces sujets. L’avenir de la mobilité passera par notre capacité à faire ensemble. Ensemble, nous pouvons faire de la mobilité un droit pour tous et non un facteur d’exclusion.
Liens utiles :
- https://www.ifop.com/
- https://cdnwmsi.e-i.com/SITW/wm/global/1.0.0/corporate/communiques/enquete-ifop-croix-rouge/07_03_2025_CP_CM_Enquete-IFOP-Croix-Rouge.pdf